Culte du Vendredi Saint à l’église de la Rue Principale

KarfreitagGolgothaTextes du jour :
Psaume 22; Esaïe 53,1-12; 2 Corinthiens 5,19-21; Jean 19,16-30;
Hébreux 9,15+26-28 

 

Prédication donnée par Ruth Wolff-Bonsirven,
pasteure à Bischheim, inspectrice ecclésiastique :

 

Aujourd’hui, en ce jour de Vendredi Saint, je veux vous parler de la croix  (voici celle de l’église Principale :  x  .

Des croix nous en avons dans les églises et parfois autour du cou, sur bien des gravures, des œuvres d’art et autrefois dans les salles de classe. Nous faisons le signe de croix et parfois croisons les doigts sans y réfléchir pour conjurer le mauvais sort, déchaînant une bataille de forces cosmiques dans cette convocation superstitieuse.

La croix est pourtant quelque chose de particulièrement horrible au départ : un instrument de torture et de mort dans l’empire romain. C’était par pendaison sur la croix, comme d’une agonie particulièrement lente et horrible puisqu’on mourrait petit à petit de suffocation, qu’on punissait les rebelles, ceux qui défiaient la toute-puissance impériale.

Aussi on ne trouve pas de croix dans les premières communautés chrétiennes. Leurs symboles du Christ étaient le bon berger pour l’essentiel, le cep de vigne, ou le poisson (pour son acronyme IXTUS, Jésus Christ fils de Dieu sauveur, qui était une véritable confession de foi).

L’apôtre Paul en parle comme d’un scandale, c’est à dire quelque chose de tellement choquant qu’on peut y trébucher dessus et chuter, et comme d’une folie. 1 Cor 1, 22-25 :

22  Les Juifs demandent des signes, et les Grecs recherchent la sagesse;

23  mais nous, nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les païens,

24  mais pour ceux qui sont appelés, tant Juifs que Grecs, il est Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu.

25  Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes.

26  Considérez, frères, qui vous êtes, vous qui avez reçu l’appel de Dieu: il n’y a parmi vous ni beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de gens de bonne famille.

27  Mais ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages; ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort;

Parfois, il faut entendre ce que les autres disent de nous pour mieux nous comprendre. Umberto Eco (1932-2016), a écrit : « Si je considère que Dieu n’existe pas, je dois me demander comment une partie de l’humanité a eu assez d’imagination pour inventer un dieu fait homme et acceptant de se laisser mourir pour l’amour de l’humanité. Que l’humanité puisse concevoir une idée aussi sublime, aussi paradoxale, sur laquelle se fonde une telle intimité avec la divinité, me pousse à éprouver une grande estime pour elle. Cette humanité a fait des choses effrayantes, c’est certain, mais elle a su inventer ça ! Auparavant, elle inventait des dieux qui dévoraient leurs fils, des dieux adultères, des divinités mauvaises, boulimiques, qui mangeaient les êtres humains. Et puis elle a conçu l’idée du sacrifice de l’amour. Pas mal ! Dans ce sens, l’invention du christianisme est une belle justification de l’existence de notre espèce, de son droit à l’existence. »

Le symbole de la croix a plusieurs significations, mais la plus importante, est certainement celle qu’a perçu ce philosophe et écrivain : c’est un renversement total des valeurs. Les puissants, dictateurs, présidents et directeur de ceci ou de cela, ceux qui possèdent tout, les femmes et les hommes avec, les sans scrupules et ceux qui ne voient même pas les autres, placés comme des frères et sœurs sur leur chemin, passent à côté de la vraie vie. Pire, ils détruisent la planète et l’humanité. Mais toujours à nouveau se sont levés et se lèveront, en face d’eux, des hommes et des femmes « au cœur pur ». Ceux-là mêmes, qui sont convaincus que la seule bonne façon de vivre, c’est de résister à cela et de vivre « en vérité », de façon juste (idée justice), en faisant confiance, en construisant les relations et les cités de façon à ce que l’intérêt commun prime sur l’intérêt personnel. Ainsi le pasteur Martin Luther King, prix Nobel de la paix, dont nous nous souvenons en particulier cette année dans tout le monde protestant. En effet, c’est le 4 avril 1968 que fut assassiné cet ardent défenseur des droits civiques pour tous et pour les « noirs » en particulier.

Grâce à tous les témoins de la foi, apôtres et prophètes, célèbres ou discrets inconnus, nous pouvons affirmer comme une certitude : le seul message qui puisse changer la face du monde, sauver le monde, c’est : « aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés ». Ainsi s’est révélé notre Dieu, en se défaisant de sa Toute puissance, pour se donner à la bien pauvre humanité que nous sommes. C’est ainsi qu’il demande à être reçu pour nous assister sur nos chemins de libération, de notre désir de pouvoir, comme de notre petitesse egocentrée.

C’est dans cette foi-là, que nous pouvons assumer la croix. En la revendiquant, non pas comme une marque d’exclusion de ceux qui ont un croissant, une étoile ou un autre drapeau de ralliement, mais comme symbole de notre solidarité humaine réalisée dans le Christ crucifié. N’ayons pas peur de nous défaire de tout ce qui nous met en force, en valeur, en prééminence. Là où Dieu nous rejoint, c’est dans notre faiblesse, notre besoin et désir des autres car c’est là qu’il y a de la place pour autre chose que nous-même et c’est là l’espace fraternel heureux! Amen
P1060899